Le silence n'est pas neutre !
Dans mon cabinet, j'entends parfois une variante de cette phrase : « Après une dispute, il ne me parle plus pendant plusieurs jours. Et c'est toujours moi qui vais m'excuser en premier — même quand je n'ai rien à me reprocher. »
On présente souvent le silence, après un conflit, comme un besoin légitime : le temps de se calmer, de prendre du recul, de ne pas envenimer les choses en parlant sous le coup de l'émotion. Et c'est vrai, parfois. Mais pas toujours.
## Un silence qui parle
Le silence n'est jamais vraiment vide. Il porte une intention, même quand cette intention n'est pas consciente : se protéger, punir, reprendre le contrôle d'une situation qui échappe, faire attendre l'autre.
Dans certains couples, ce silence après le conflit devient un schéma qui se répète : l'un se retire, l'autre attend, s'inquiète, puis finit par revenir vers l'autre — pour s'excuser, pour recoller les morceaux, pour que la vie reprenne son cours. Peu importe, au fond, qui avait raison au départ. Ce qui compte, c'est que quelqu'un rompe le silence. Et c'est presque toujours la même personne qui s'en charge.
## Une dynamique de pouvoir déguisée
C'est là que le silence cesse d'être neutre. Celui qui se tait n'a rien à demander : il n'a qu'à attendre. C'est l'autre qui vient, qui répare, qui cède — pour que la relation reprenne. Sans un mot, sans une exigence explicite, un rapport de force s'installe : d'un côté, le pouvoir de maintenir la distance ; de l'autre, la responsabilité de la faire cesser.
Ce déséquilibre est souvent invisible pour les deux partenaires eux-mêmes. Celui qui se tait ne se vit pas comme exerçant un pouvoir — il a l'impression de simplement se protéger. Celui qui revient en premier ne se vit pas comme cédant — il a l'impression d'être raisonnable, ou de vouloir la paix. C'est justement parce que cette dynamique ne se nomme pas qu'elle peut s'installer durablement, sans que personne ne la questionne.
## Ce que propose l'approche centrée sur la personne
Je ne pars pas du principe qu'il faille supprimer le silence, ou qu'exprimer immédiatement chaque émotion serait plus sain. Il ne s'agit pas d'imposer une bonne façon de communiquer. Plutôt de chercher à ouvrir un espace où chaque partenaire peut dire ce qu'il ressent vraiment — y compris derrière le silence.
Ce que je propose souvent en séance, ce n'est pas de faire disparaître le besoin de retrait, mais de le rendre parlant : « J'ai besoin de silence, et voici ce que ce silence signifie pour moi » plutôt qu'un silence qui s'impose sans explication et que l'autre doit interpréter seul. La différence est subtile, mais elle change tout : le silence devient un choix nommé, partagé, plutôt qu'une position de repli qui laisse l'autre porter seul la responsabilité de réparer.
C'est aussi l'occasion, pour celui qui a l'habitude de revenir en premier, de questionner ce réflexe : est-ce vraiment un choix libre, ou une façon d'éviter une tension qu'il redoute plus que l'autre ? Reprendre sa part de responsabilité, dans une relation de couple, ne veut pas dire s'excuser à la place de l'autre pour que tout redevienne calme.
## Une question à se poser en couple
Si cette dynamique vous parle, une question simple peut ouvrir la conversation, en dehors de tout conflit : "dans notre couple, qui rompt le silence en premier — et à quel prix pour cette personne ?"
Ce n'est pas une question qui cherche un coupable. C'est une question qui permet de nommer un schéma pour, éventuellement, le transformer ensemble.
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PS *Cet article s'inscrit dans une série de réflexions sur les dynamiques de pouvoir et de responsabilité au sein du couple, développées dans le cadre de mon travail de thérapeute conjugal formé à l'approche centrée sur la personne.*



