S'éloigner c'est aussi pour mieux revenir
J’entends beaucoup parler de la peur d'être seul. On en fait un problème à résoudre. Parfois presque une pathologie à éviter à tout prix. Mais j’entends beaucoup moins parler de ce que l'excès inverse peut nous coûter : le bruit permanent, le trop de monde, le trop de sollicitations.
Et pourtant ! Si la solitude et l'isolement peuvent être des prisons, le trop-plein peut l'être tout autant.
Quand le bruit finit par nous faire perdre notre propre voix
À force d'être entouré, de parler, d'écouter, de répondre, de composer sans cesse avec les attentes et les regards des autres, on finit parfois par ne plus très bien entendre ce qui vient de nous.
Une personne me confiait que pour elle cela n’avait pas été un effondrement brutal. Cela avait été plus discret que ça. Comme une érosion lente me disait-elle : « je continuais de fonctionner, de répondre présent, d'être disponible, mais je perdais peu à peu le contact avec ce qui, en moi, aurait eu besoin d'être écouté. J’étais devenue présente aux autres et absente à moi-même ! »
S'éloigner, mais pas pour fuir
Alors parfois, il faut s'éloigner.
Pas pour fuir les autres. Pas pour vivre seul. Mais pour se retrouver.
Cette nuance compte. Il existe une solitude qui coupe, qui isole, qui referme — celle qu'on redoute à juste titre. Et il existe une solitude qui ouvre, qui répare, qui permet de repartir. Ce n'est pas la même expérience, même si le mot est identique.
Le psychologue humaniste Eugene Gendlin — proche collaborateur de Carl Rogers et fondateur du Focusing (une pratique issue directement de l'Approche Centrée sur la Personne) parlait de cette capacité à se tourner vers soi comme « d'une manière d'être en communication avec soi-même à travers la sensation ». Une communication intérieure qui suppose, elle aussi, de pouvoir se retirer suffisamment du bruit extérieur pour la laisser advenir.
Une manière d’être avec soi-même
Mais il faudrait tenter de préciser ce que ça peut signifier. Pour ma part je dirais que ce n'est pas seulement la capacité à tolérer l'absence des autres. C'est plutôt une manière d’être, seul, avec soi-même. Une manière de rester en compagnie avec ce que je ressens, de ce que je pense, sans que j’ai besoin que quelqu'un d'autre le valide ou le confirme. Cette nuance déplace mon centre de gravité : ce n'est pas l'absence de l’autre qui compte, c'est la qualité de présence à soi, qui devient possible dans cet espace-là.
Ce que je remarque dans l'Approche Centrée sur la Personne
Cette notion de présence à soi n'est pas qu'une intuition personnelle. Pour moi elle est au cœur de l'Approche Centrée sur la Personne (ACP), développée par Carl Rogers.
Dans ses premiers travaux, Rogers décrit trois attitudes fondamentales que le thérapeute cultive dans la relation : la congruence — être en accord avec ce que l'on ressent —, la compréhension empathique, et la considération positive inconditionnelle. Mais vers la fin de sa vie, il va plus loin et introduit une dimension plus difficile à nommer : la présence.
Dans Le développement de la personne, Rogers évoque ces moments où, dans la relation thérapeutique, il se sent simplement proche de son moi intérieur — pleinement présent à lui-même autant qu'à l'autre. Il ne s'agit plus seulement d'écouter ou de refléter : il s'agit d'habiter la relation depuis un lieu intérieur stable.
Plusieurs auteurs de l'ACP ont prolongé cette idée. Peggy Natiello parle de la présence comme d'une qualité d'être qui précède toute technique. Shari Geller et Leslie Greenberg, plus récemment, ont théorisé la « présence thérapeutique » comme la capacité à être pleinement dans l'instant présent — avec son corps, son esprit, ses émotions —, disponible à ce qui se passe, en soi comme chez l'autre.
Ce qui est frappant, c'est que dans cette perspective, la présence à soi n'est pas un préalable égoïste à la relation à l'autre : elle en est la condition. On ne peut être pleinement présent à quelqu'un que dans la mesure où l'on est d'abord présent à soi-même. C'est exactement ce qui se joue dans la parenthèse dont il est question ici : s'éloigner un peu du monde n'est pas se couper de la relation — c'est se donner les moyens d'y être vraiment, et non plus seulement fonctionnellement.
Se créer une parenthèse
Ce dont il s'agit, c'est de se créer une parenthèse. Un endroit — intérieur autant qu'extérieur — où personne ne nous demande rien. Où l'on peut penser sans avoir à formuler pour quelqu'un d'autre. Ressentir sans avoir à expliquer. Changer d'avis sans avoir à se justifier. Simplement être là, sans fonction, sans rôle à tenir.
Dans une vie saturée de sollicitations, cette parenthèse n'arrive presque jamais par hasard. Elle se décide. Elle se protège.
Une respiration, pas une rupture
Et c'est peut-être là l'essentiel : cette solitude-là n'est pas une rupture avec les autres. C'est peut-être précisément ce qui nous permet de retrouver l'envie d'aller vers eux.
Comme une respiration. On ne s'éloigne pas pour ne plus revenir. On s'éloigne parce que c'est la condition pour revenir autrement — plus disponible, plus entier, moins vidé.
S'éloigner un peu du monde pour mieux y revenir. Ce n'est pas un renoncement. C'est peut-être, au contraire, une manière de rester fidèle à la relation — en restant d'abord fidèle à soi.



